Lutte biologique et écologie spatiale                                                  Biological control and Spatial Ecology
Contexte 
février 2010


La chenille processionnaire du chêne
Thaumetopoea processionea (Lepidoptera : Notodontidae) est l’un des principaux insectes défoliateurs des chênes européens. Ses dommages sont surtout visibles de juin à mi-juillet, époque à laquelle il est possible d’observer les longues processions des chenilles d’où l’espèce tire son nom.  Des recrudescences soudaines des populations de processionnaire du chêne ont été observées ces dernières années en Europe de l’Ouest et centrale. Les poils urticants des chenilles y occasionnent des nuisances de santé publique importantes, aussi bien dans les zones rurales (Flandre, sud des Pays-Bas, Bavière, Lorraine), que dans les zones périphériques des grandes villes (Anvers, Eindhoven, Nancy, Paris, Vienne) ou dans les parcs urbains (Londres).

Cycle de vie
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Se nourrissant principalement la nuit, les chenilles se réfugient le jour dans une toileImg1 assez lâche, tissée entre les  branches ou sur le tronc. Les "nids", en forme de sac caractéristique et composés de soie assemblant poils, anciennes mues et excréments, n'apparaissent qu'à partir du cinquième stade larvaire et abriteront les chenilles lors de la nymphose. De couleur grise, les adultes apparaissent typiquement durant les chaudes nuits d'août et ne survivent que quelques jours. Les femelles déposent alors leurs pontes sur les rameaux d'un ou de deux ans de chêne, où les œufs restent en place jusqu’au printemps suivant (éclosion des jeunes chenilles au mois d’avril).

Plantes-hôtes
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ImgLa processionnaire du chêne est inféodée au genre Quercus. Ses essences de prédilection en Europe sont le chêne pédonculé Quercus robur, le chêne rouvre ou sessile Q. petraea de même que le chêne chevelu Q. cerris. En Belgique, la chenille se retrouve donc le plus souvent sur chêne pédonculé, espèce omniprésente à travers tout le pays. En cas de fortes pullulations, la chenille migre également vers d’autres essences, tels le chêne rouge d'Amérique Quercus rubra, le charme Carpinus betulus, le noisetier Corylus avellana, le hêtre Fagus sylvatica, le châtaigner Castanea sativa ou le bouleau Betula pubescens. Mis à part  un petit nombre d'espèces du genre Quercus, ces transferts d'hôtes ne permettent pas le développement complet de l'insecte.

Impact sur la forêt
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Dans nos régions, la chenille processionnaire semble privilégier les larges avenues bordées de chênes, où on la retrouve en grand nombre sur les versants ensoleillés des troncs. Elle est en revanche moins abondante en zone forestière, où un équilibre biologique s’instaure le plus souvent avec ses ennemis naturels. Cependant, des colonisations de zones forestières de pleine futaie ont déjà été signalées, notamment enImg Alsace et en Lorraine, provoquant dans des secteurs de tailles variables des défoliations pouvant être à l’origine de réductions de croissance. Dans tous les cas, la mort de l’arbre n’est jamais directement imputable à la processionnaire, mais s'observe si l'insecte est suivi par des attaques de ravageurs secondaires (buprestes, scolytes,…) ou par des attaques de pathogènes comme l’oïdium. Le plus souvent, les populations de la processionnaire du chêne se manifestent sous forme de gradations, l’insecte pouvant pulluler une à trois années de suite. Entre deux pullulations, parfois espacées de nombreuses années, les chenilles se montrent généralement assez discrètes. Lorsque des défoliations sont observées, il n’est d’ailleurs pas toujours facile d’imputer les dégâts à la processionnaire, cette dernière agissant de concert avec d’autres défoliateurs.

Impact sur la santé humaine
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La processionnaire du chêne pose également un problème de santé publique particulièrement important, à cause des urtications qu’elle provoque chez l’homme et chez les animaux domestiques et sauvages. Outre les longs poils souples qui couvrent leur corps, les chenilles des derniers stades produisent également des centaines de milliers de très courts poils irritants (2-3 mm), plus correctement appelées soies en raison de leur caractère rigide. Ces dernières contiennent une toxine spécifique, analogue à la thaumetopoéine de la processionnaire du pin, et peuvent être libérés par milliers lorsque la chenille est perturbée. Le contact avec ces soies, ou leur inhalation, peut occasionner des réactions pseudo-allergiques caractérisées par des irritations de la peau, des conjonctivites et des problèmes respiratoires comme des pharyngites ou de l’asthme. Ces problèmes de santé peuvent également survenir en l’absence de contact direct avec les chenilles car les soies sont souvent dispersées dans les courants d’air ambiants. Enfin, les nids abandonnés, contenant des débris d’exuvies larvaires et de nymphose ainsi qu’un nombre important de soies, peuvent encore garder leur potentiel urticant plusieurs années. Img

En Belgique, huit espèces de chenilles potentiellement urticantes/allergisantes sont présentes : la processionnaire du chêne Thaumetopoea processionea , le bombyx cul-brun Euproctis chrysorrhea , le bombyx du chêne Lasiocampa quercus , ainsi que dans une moindre mesure le cul-doré Euproctis similis ,le premier stade larvaire chez le bombyx disparate Lymantria dispar, l’écaille martre Arctia caja, l’étoilée Orgyia antiqua et Orgyia antiquoides. La processionnaire du chêne y représente de loin l’espèce la plus redoutable, occasionnant un grand nombre d’accidents pénibles ou mêmes graves lors des années de pullulations. A titre d’exemple, 21 000 consultations chez le généraliste liées à un contact avec la chenille processionnaire ont été enregistrées entre les mois de mai et d’août 1996 dans le sud des Pays-Bas.

Pour le total de cette gradation bien documentée de 1994-1996, le nombre total de personnes touchées dans la Région est estimé à 60 000 – 100 000 personnes (soit environ 15% de la population considérée). La grande majorité de ces patients se plaignait de dermatites, parfois accompagnée de problèmes secondaires (troubles oculaires et respiratoires, fièvres, malaises, insomnies, représentant au total moins de 5% des cas). Des enquêtes similaires réalisées aux Pays-Bas et en Belgique ont démontré des impacts comparables lors des épisodes de pullulation ultérieurs. Des impacts à plus long terme tels que le développement d’une sensibilité allergique ont également été relevés. Par ailleurs, on constate une augmentation généralisée des nuisances causées par la processionnaire depuis une dizaine d’années, et ceci dans un nombre croissant de pays d’Europe centrale et de l’Ouest. Ainsi, une étude épidémiologique, réalisée en Autriche en 2003, a montré que 5 à 6 % des personnes interrogées ont développés différents symptômes caractéristiques de la réaction allergique.


Solutions de lutte
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Actuellement, parmi les différentes méthodes de lutte contre la processionnaire du chêne, aucune ne permet d’éliminer totalement l’insecte de la zone traitée. Pratiquées en zones urbaines, ou dans certains peuplements ou espaces verts publics ou privés (axes routiers, parcs, lieux récréatifs, écoles, etc.), elles permettent néanmoins de fortement limiter les populations durant la saison à venir mais présentent différents inconvénients. La première décision d’un gestionnaire est donc de déterminer si un processus de lutte nécessite d’être entrepris. Si c’est effectivement le cas, le choix de la méthode devra se faire de manière raisonnée, en fonction des résultats de l’inventaire du risque et du monitoring. Si le risque est jugé faible, il pourra être décidé de ne rien faire ou de limiter le processus de gestion à un simple avertissement au public, voire à une fermeture au public des zones sensibles. En cas de plus fortes infestations, l’élimination à l'aide d'aspirateurs industriels est envisageable de même que la destruction des agrégats par le feu. Ces deux méthodes présentent l’avantage de détruire les poils urticants mais montrent cependant leurs limites pour les arbres de taille supérieure à huit mètres. La lutte chimique ne sert qu’en traitement d’appoint en cas de pullulation et ne permet en aucune sorte l’éradication. De plus, elle détruit de manière considérable et plus efficacement les prédateurs naturels. Img

La lutte biologique est également pratiquée, à l’aide de
Bacillus thuringiensis pulvérisé en solution aqueuse. Ce biopesticide, dont le mode d’action est basé sur l’ingestion d’une toxine responsable de la perforation de la paroi intestinale de la chenille, présente de nombreux avantages. Son faible coût et ses multiples modes d’application (au sol, par voie aérienne,…) tout d’abord, font du Bt le moyen de lutte utilisé dans la grande majorité des traitements forestiers contre les lépidoptères défoliateurs.

La souche utilisée, le
BtK3a3b, dont la toxicité est  par ailleurs totalement restreinte à cet ordre, présente l’avantage de l’inocuité vis-à-vis de la majorité des espèces de l’entomofaune non-cible. Son action directe est dès lors limitée aux chenilles présentes au moment du traitement (mais également certaines espèces protégées), et des effets indirects sur les populations d’ennemis naturels (parasitoïdes) ne sont pas à exclure. Le Bt se caractérise également par une nécessité d’application sur une fenêtre de temps limitée, après le débourrement des chênes (>50% déploiement) et au moment où les chenilles s’alimentent (nécessaire à l’ingestion du produit). Son application est généralement recommandée contre les chenilles des seconds et troisièmes stades, considérés comme les plus sensibles à l’application du biopesticide. Remarquons cependant que, comme au 3ème stade les chenilles commencent à produire des soies urticantes, celles-ci ont la possibilité de continuer à nuire durant de nombreux mois, même après la mort des insectes. L’application du Bt nécessitera donc une surveillance précise et un suivi régulier du développement des larves sur le terrain. La faible persistance d’action de ce produit sur le feuillage (dégradation par les rayons UV, lessivage par la pluie), nécessite par ailleurs des conditions météorologiques favorables pour son application.

Illustrations (de haut en bas):
  • Thaumetopoea processionea, imago émergent (N. Meurisse)
  • Chêne pédonculé en milieu ouvert, site de prédilection pour  T. processionea (N. Meurisse)
  • Chêne pédonculé défolié par T. processionea (N. Meurisse)
  • Thaumetopoea processionea, confection du nid de nymphose (N. Meurisse)
  • Lutte contre T. processionea , pulvérisation de Bacillus thuringiens (Commune de Ternat, Belgique)